Interview du président du conseil d'administration

Interview Marc-Antoine Jamet
Président du conseil d’administration
En tant que président du conseil d’administration, comment percevez-vous l’évolution de l’établissement au sein du système éducatif et de la société ?
Si nous avions dû formuler quelques craintes en la matière, notre dernier conseil d’administration nous aurait amplement rassurés. Les comptes du Cned ne sont pas mauvais malgré le régime minceur auquel notre dotation pour charge de service public, prise dans le maelstrom budgétaire, a été contrainte. Notre trésorerie n’y a perdu que quelques jours d’autonomie. Pas davantage. C’est tout dire. Les plus anciens d’entre nous se souviennent, sans doute, qu’il arriva à nos finances dans un passé pas si lointain d’être autrement moins gaillardes. À cette embellie, à cette résilience, comme on dit désormais de tout, partout et à chaque instant, l’explication n’est pas difficile à trouver. Nos recettes commerciales ont pris le relais des subsides de Bercy, démontrant à la fois la bonne santé, la bonne gestion et la bonne réputation de notre établissement. C’est un fait majeur : les inscriptions sont orientées à la hausse, ce qui est mieux que le contraire, on en conviendra !
Quitte à réfléchir, les chiffres ne sont d’ailleurs pas le seul miroir qui nous ait été tendu au cours de cette même réunion. Une enquête de notoriété, que nous avions fait diligenter, nous a été présentée. Elle a fait souffler un petit vent d’allégresse sur notre honorable assemblée. Je ne dis pas que, pour autant, tutelles et organisations syndicales se sont immédiatement lancées dans un pas de deux échevelé. Cela n’aurait été crédible ni d’un côté ni de l’autre. Mais nous n’avons pas été mécontents d’entendre que, de tous les organismes publics ou privés comparables au nôtre, nous étions le plus renommé, le plus légitime, le plus connu également.
Cela aurait pu, cela aurait dû, nous suffire que, déjà, une avalanche de compliments surgissait de l’étude que nous avait livrée le sondeur auquel nous l’avions confiée. Nous étions numériques, digitaux, épris d’intelligence artificielle. Nous étions sérieux, sincères et solides. L’indice de satisfaction de nos usagers comme de nos clients crevait ostensiblement les plafonds. Nous n’avons pas triomphé, quoi qu’il nous en coûtât. Nous savons nous tenir. Nos administrateurs, aux anges, se sont donc réfugiés derrière un petit sourire modeste. J’ai tenté de vous le faire partager.
Plus sérieusement, même si la concurrence privée s’intensifie, même si l’enseignement à distance est devenu un marché mondial, face à des acteurs puissants, standardisés, purement commerciaux, le Cned fait entendre la différence, sa différence. Il incarne une autre voie : celle d’un opérateur public qui allie performance, équité et exigence académique. Si développer nos recettes commerciales est une nécessité, préserver notre identité est une obligation.
Ce double jugement, celui de nos finances, celui de l’opinion, nous conforte dans la certitude que notre mission est non seulement utile, mais qu’elle est indispensable. Au milieu des tensions budgétaires et des mutations technologiques, le Cned demeure un service public d’excellence, porteur de la promesse républicaine, donc d’égalité des chances et de justice sociale. En abolissant les distances géographiques et, je l’espère, les barrières sociales, il permet à chacun de poursuivre un parcours éducatif choisi, de développer ses compétences et d’atteindre ses ambitions, quel que soit le lieu où il vit, le milieu où il a grandi. Il répare les accidents de la vie. Il favorise l’excellence. Il est un outil de solidarité.
Le Cned garantit la continuité éducative là où la distance pourrait produire de l’injustice géographique, là où l’empêchement pourrait conduire au décrochage. À sa manière, le Cned incarne la transmission du savoir et la défense d’une culture fondée sur le droit, le suffrage universel, la tolérance et la bienveillance. Nos valeurs ont de la valeur ! Entre crise internationale et élections municipales (en attendant d’autres échéances), il est bon de le dire. Notre rôle n’est ni périphérique ni secondaire : il est central et fondamental pour assurer la continuité et la qualité de l’éducation, en France et au-delà. Donner la priorité à l’École n’est pas la plus mauvaise des idées. Il est des institutions qui accompagnent les évolutions de leur époque. Il en est d’autres qui les structurent. Le Cned appartient à la seconde catégorie.
Quels sont, selon vous, les principaux défis et opportunités auxquels l’établissement doit faire face aujourd’hui et dans les prochaines années, en préservant ses valeurs et son rôle de service public ?
Les défis sont nombreux pour ne pas dire innombrables. Alors que les subventions de l’État, tout en restant importantes, tendent à se réduire, alors que les missions du Cned et le nombre de ses clients potentiels continuent de croître, notamment pour accompagner les élèves en situation de fragilité ou les établissements confrontés à l’absence d’enseignants, nous faisons face à de nouveaux challenges. Cette mutation exige rigueur, discernement et priorisation, certainement ! Innovation et modernisation également…
Dans un univers dominé par des plateformes globales, le Cned représente une forme de souveraineté pédagogique et numérique. Il garantit que les contenus, les données et les orientations éducatives demeurent ancrés dans notre modèle républicain. L’innovation pédagogique doit toujours nous conduire. C’est pourquoi l’intelligence artificielle peut aussi nous aider, si elle est utilisée de manière responsable. Personnalisation des parcours, accompagnement renforcé, analyse fine des progrès : elle doit être mobilisée avec lucidité, encadrée par l’éthique et mise au service de l’humain.
Grâce au distanciel, à sa flexibilité, à ses contenus personnalisés, que l’épidémie de Covid-19, même si nous n’allons pas la remercier, nous a appris à parfaitement maîtriser, le Cned sait s’adapter aux besoins de chaque apprenant. Ses progrès ont enrichi le contenu de nos enseignements, facilité le travail des professeurs et renforcé l’engagement des élèves, tout en préservant le rôle central du maître.
Depuis près de 87 ans, le Cned, enfant tardif du Front populaire, reflète l’évolution du monde et s’adapte aux nouvelles exigences de l’éducation. Depuis plus de vingt ans, il s’inscrit dans une démarche d’amélioration continue. Il s’adapte de mieux en mieux aux besoins des apprenants et aux enjeux de la société. Il est attractif et compétitif. Il est surtout qualitatif.
Quelles orientations et priorités souhaitez-vous partager pour l’avenir et quel message adressez-vous aux équipes, aux enseignants, aux élèves et à ses partenaires pour les mobiliser autour de ces projets ?
Aux enseignants qui sont nos atouts, je dirai qu’ils sont essentiels. Aux enfants, aux étudiants, aux adultes qui sont nos clients, je rappellerai qu’ils sont chanceux. Dans bien des pays, le nôtre n’en est parfois pas exempt, l’institution éducative dysfonctionne quand elle n’est pas absente. Accompagner les transformations de l’École, soutenir l’inclusion et promouvoir la réussite pour tous sont des objectifs auxquels nous ne renoncerons pas. Le service public de l’éducation n’est pas une variable d’ajustement. Il est un investissement stratégique.
Établissement de subsidiarité pour ceux qui sont empêchés, le Cned intervient en complémentarité avec les établissements scolaires en présentiel. Il permet de renforcer les apprentissages des élèves et d’élargir leurs perspectives. Au-delà de ce rôle, il est un opérateur accessible à tous. Il permet à chacun de se former, d’acquérir de nouvelles compétences et de préparer son avenir, quel que soit son âge, son origine ou son parcours. Dans un monde où les trajectoires professionnelles se recomposent, où la formation continue devient une condition de compétitivité et d’émancipation, il est un outil de transition pour notre pays.
On l’aura compris : le service public d’éducation ne se défend pas par habitude. Il se justifie par son utilité et par son efficacité. Le Cned en est aujourd’hui l’une des expressions les plus modernes, les plus nécessaires et les plus essentielles. Nos priorités doivent être claires : maintenir l’excellence académique, investir dans l’innovation maîtrisée, renforcer la qualité du service rendu et consolider notre modèle économique sans jamais céder sur nos principes.
Aux équipes et aux enseignants, j’adresse ma reconnaissance. Leur engagement quotidien donne au Cned sa crédibilité et sa force. Aux apprenants, je veux dire que le Cned n’est pas une solution par défaut, mais un choix d’ambition. À nos partenaires, j’affirme notre volonté d’ouverture et de coopération, dans le respect de notre mission. Dans une société fragmentée, le Cned doit rester un instrument d’égalité. Dans une époque d’accélération, il doit rester un repère de stabilité. Dans un environnement concurrentiel, il doit rester un modèle d’exigence.
